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¡Puchas Diego ! (Récit de voyages)

mardi 8 août 2006, par Cronopio


J’écrivis ce texte dédié à Antonia, Diego et quelques autres… en 2003, au beau milieu des nombreuses commémorations consacrées au 30ème anniversaire du coup d’état. À l’ambassade d’Autriche à Santiago, où Josefina et moi avions échoué le 8 décembre 1973, j’avais commencé à écrire des impressions et à collecter des traces –notamment des coupures de journaux- destinées à mieux raconter un jour ce qui était arrivé à l’enfant que nos attendions. Le Livre de Manuel de Julio Cortázar était, bien entendu, passé par là.

A l’époque, nous avions déjà décidé que notre premier enfant s’appellerait Antonia ou…Diego. C’est pourquoi j’avais toujours envisagé d’appeler ce récit Puchas Diego ! Histoire de faire un petit clin d’œil à cette vieille exclamation chilienne que nous utilisons lorsque nous tombons sur un os. C’est, vous l’avez compris, une espèce de « merde alors ! ». En moins familier et plus passe-partout. L’os sur lequel nous sommes tombés le 11 septembre 1973 méritait, tu en conviendras, un énorme « merde alors ! ».

Cela faisait longtemps que je voulais mettre enfin bout à bout les bribes de conversations et récits inachevés que j’avais fait à mes enfants de "ce jour-là". Pourquoi avoir attendu 30 ans ? Pourquoi l’avoir fait en français malgré les risques linguistiques ? On en parlera un autre jour. C’est promis.

Ni analyse politique ni récit "historique", voici juste "mon" 11 septembre.

- De Concepción à Santiago
- Mardi 11 septembre
- Que faire ?


En ces temps-là...

Il s’appelait Santana. A moins que ce ne fut Saravia ? J’ai la mémoire qui flanche mais c’était quelque chose dans ce goût-là. Il était, si l’on peut dire, « l’homme de main » du père de Rubén Portnoy, un argentin fou que Josefina avait connu à Publicitas, une vieille agence de pub dont le MAPU, mon parti, en avait racheté une partie à ses propriétaires. Deux frères qui avaient crû trouver ainsi la parade à une éventuelle « étatisation » de leur plutôt petite affaire par la vorace révolution annoncée par Allende et l’Unité Populaire. C’était là aussi que j’avais rencontrée Josefina, sept mois plus tôt, le 23 février 1973.

Responsable de “l’agitation et la propagande” –sorte de chargé de communication de l’époque- je devais convaincre les « compañeros » de l’Agence de mettre les bouchées doubles. Ils travaillaient déjà assez dur à la préparation des élection parlementaires de mars lorsque je débarquai avec une demande supplémentaire : préparer une campagne destinée à expliquer les mesures de « control populaire de la distribution » que Fernando Flores, ministre de l’économie et militant de notre parti, venait d’annoncer à la radio et à la télévision. Il s’agissait de freiner par tous les moyens la progression de la pénurie et du marché noir que la droite et les Etats-Unis avaient réussi à mettre en place. Excédé, Claudio Gonzalez, responsable de l’Agence, m’avait lancé : tu te démerdes ! Moi je vais les réunir dans la grande salle. A toi de les convaincre !

(JPG)Je ne sais pas ce que j’ai dit mais je les ai convaincus. Presque tous. Tout au long de mon plaidoyer, une belle blonde aux yeux étincelants me regardait d’un air narquois. L’air de dire : d’où tu sors toi. Il va de soi que, « boosté » par le résultat de la réunion, je m’approchais d’elle pour mieux comprendre et…plus si affinité. Il y en eut longtemps de l’affinité !

Ruben, qui avait une malformation dans une main, handicap dont il avait fait presque une arme de séduction, était l’un des nombreux « créatifs » argentins qui animent depuis longtemps la scène publicitaire chilienne. Son père, un juif roumain dont j’ai oublié le prénom, était un mélange curieux de sympathie, chaleur, amour sans faille pour son fils et une habileté pour les affaires qui allait de pair avec une absence assez notoire de scrupules.

Je n’ai jamais très bien compris pourquoi papa Portnoy était, lui aussi, venu vivre au Chili. Vraisemblablement pour suivre leur fils unique, Rubén, qui ne voulait pour rien au monde rater la "primavera del pueblo". Le printemps 1970, l’année de l’élection d’Allende. Par ailleurs, ils n’avaient pas l’air de faire énormément confiance aux péronistes dont le leader Juan Domingo, "trop ami de Franco pour être honnête", venait de faire une rentrée fracassante chez nos voisins argentins.

Dès le debut de notre histoire d’amour Ruben était devenu –tout comme Lili, sa charmante, délicieuse et fragile épouse- un allié et un soutien inconditionnel. C’est chez eux que, 40 jours après notre première rencontre, le 4 avril 1973, nous avions commencé à vivre ensemble Josefina et moi.

C’est avec eux aussi que, quelques semaines après – Pâques ?- nous étions partis à Puerto Montt pour une sorte de joyeuse et atypique lune de miel. Si je parle carrément de lune de miel c’est parce que malgré l’étonnement de certains de mes camarades qui –malgré leur discours libertaire et égalitaire- trouvaient Josefina trop blonde et trop belle pour être la fiancée d’un militant de gauche, moi j’étais non seulement complètement amoureux mais, surtout, convaincu qu’elle était la « compañera » rêvée pour faire la route qui nous mènerait vers la Révolution qui, à ce moment-là, constituait mon seul et unique objectif dans la vie.

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De Concepción à Santiago

(JPG)Jusque là, ma compagne était Irene Geis (photo). D’une grande exigence éthique et professionnelle et très engagée politiquement , Irene se sentait plus proche du MIR et du PC que du Mapu. Ce qui ne l’empêchait par d’être une véritable « fan » et amie de Rodrigo Ambrosio, le fondateur et secrétaire général du Mapu.

Grande journaliste, Irene avait eu une notoriété très rapide aussi bien à la jeune télévision que comme directrice du magazine d’information générale « 7 Días ». A Santiago, elle était alors très « en vue ». Pas pour moi qui, un peu pèquenot, ne l’avais connue qu’à Concepción. À la Fac où elle était ma...prof de journalisme. C’était l’année 1969. Tout allait très vite. La Reforme Universitaire, les rêves de Révolution (malgré la mort du Ché et le flop de mai ’68) et même les histoires d’amour. Sous le regard plus ou moins médusé de mes copains (elle était de 11 ans mon aînée : 31 ans elle, 20 ans moi), nous étions devenus, coup de foudre à l’appui, un couple « curieux ». Dont le plus grand exploit -"politiquement" parlant- aura été le moment où, le plus démocratiquement du monde, c’est à dire par la volonté de la "communauté académique", elle est devenue directrice de l’École et moi, président de l’union des étudiants de journalisme . Entre autres curieuses conséquences, nous devions siéger ensemble tous les lundis dans une sorte de Conseil de Faculté que la Reforme Universitaire de 1968 avait ouvert à la participation des étudiants. Les blagues –plutôt bon enfant- allaient bon train : vous avez tout « cuisiné » pendant le week-end ? Nous riions de bon coeur et ne trouvions rien de bizarre à l’affaire. Inconscience ? Signes des temps que nous vivions ? Toujours est-il que je vivais tout cela de la façon la plus naturelle du monde. D’autant plus qu’à la fin de ma « période présidentielle » chez les étudiants de journalisme, mes camarades de l’Université et du parti avaient crû bon de me proposer pour devenir le vice-président de la Federación de Estudiantes de la Universidad de Concepción (FEC).

La différence d’âge -ma spécialité ! - et, plus probablement, des sensibilités différentes qui, avec le temps, ont pris de l’importance, ont provoqué petit à petit quelques "craquelures" dans nos rapports. Notre séparation physique –en 1971 elle quitta l’Ecole et repartit travailler à Santiago et moi je restai à Concepción jusqu’à la fin 1972- ne fit que les mettre en évidence et les approfondir. A l’époque, je résumais cela en disant qu’elle était très ou trop exclusivement « Gardel » tandis que moi, j’aimais bien l’idée d’être Gardel, Les Beatles et même un peu Quilapayun à la fois.

Lorsque, debut 1973, je m’installe à Santiago, nos rapports battent sérieusement de l’aile. La très belle histoire vécue avec cette femme exceptionnelle qui m’a tant donné et appris, touchait hélas à sa fin.

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Mardi 11 septembre

Santana était donc hors de lui. D’un naturel hystérique que sa minceur excessive et ses yeux désorbites ne faisaient que souligner, Santana était l’homme à tout faire de papa Portnoy et ses affaires pas toujours très claires. Enfin, selon moi. Qui surtout (ou déjà ?) à cette époque-là, avais des rapports plutôt méfiants à l’égard du monde (et des hommes) des affaires. Difficile de dire quel était le rayon du père Portnoy. Tout ce dont je me souviens c’est qu’il n’était pas très regardant sur ses partenaires et que pour lui l’argent n’avait pas ni odeur ni, encore moins, de couleur politique. C’est ainsi que nous étant rencontré chez son fils Rubén, j’avais appris que, d’une manière ou d’une autre, il collaborait, entre autres, avec les camarades de mon parti qui s’occupaient d’assurer « le nerf de la guerre » : l’argent.

Notre amitié avec Rubén ainsi que le fait que, au moins en affaires, il soit un "ami du parti", m’avaient fait penser qu’il n’y avait rien de bien méchant dans le fait d’accepter, pendant quelque temps, l’offre de sous-location que nous fit son père. Il s’agissait d’une partie de la maison qu’il occupait pour mener les affaires dont le fameux Santana s’occupait au jour le jour. La maison était en face de la Plaza Zañartu, juste derrière le tristement fameux Stade National. C’est ainsi que Santana devint l’Ange Annonciateur un peu bruyant et déchaîné qui, en cette matinée de 11 septembre nous reveilla en gueulant : Ils l’ont fait.

Un peu endormi, j’avais fini par lui poser la question que je n’avais aucune envie de lui poser. D’autant plus que l’évidente réponse – ¡el Golpe, qué va a ser !- me semblait être quelque chose de plutôt désirée par lui. Qui nous chauffait constamment les oreilles avec « le bordel qu’est devenu ce pays » par la faute des « upelientos » (ceux de l’Unité Populaire). Il faudrait qu’un jour quelqu’un remette de l’ordre dans ce pays ! gueulait-il. Un peu trop souvent pour mon goût.

Surpris ? Pas vraiment.

Effrayé ? Non plus.

Étrange serait plutôt le mot le plus approprié pour décrire le sentiment qui m’envahit à ce moment-là. Comme une sensation d’avoir été propulsé sur une scène où se jouerait désormais une pièce bien plus grande et bien plus grave que celles que j’avais jouées et même imaginées jusque là.

Une certaine précocité scolaire m’ayant mis depuis tout petit dans le rôle du cadet de la bande, chaque fois que je « traînais avec les grands », j’avais le sentiment que, tôt ou tard, ils allaient me virer. Originaire d’une petite ville de province, mes parents étaient non seulement modestes mais surtout, un tantinet peureux et pas mal portés sur cette bizarre religion qui consiste à ne pas vouloir « déranger les autres ». Faute impardonnable que, selon eux, l’on commettait dès que l’on exprimait –face aux autres- la moindre envie, le moindre désir, le moindre point de vue différent.

(JPG)La dernière fois que j’avais eu ce sentiment c’était au palais de La Moneda. Lorsque, représentant du MAPU au Parti de l’Unité Populaire, il m’arrivait d’accompagner Oscar Garretón, le secrétaire général du Parti, aux réunions du Comité Politique avec le président Allende. Cette fois-là, il était tout juste rentré, avec Luis Corvalán, le secrétaire général du Parti Communiste, d’une tournée qui l’avait mené, entre autres, en URSS. Où les « grands frères », soi-disant détenteurs de la boussole indiquant le seul vrai nord des révolutionnaires, avaient décrété que tant que l’Unité Populaire ne parviendrait pas à sceller une sorte de compromis historique avec la démocratie chrétienne pour garantir la « continuité du processus revolutionnaire et la mise en échec de l’offensive fasciste », le gouvernement soviétique ne pouvait pas « risquer l’argent de son peuple ». Que les problèmes de crédit et de pénurie dont souffraient les camarades chiliens leur brisaient le cœur mais….Bref, la version "made in the ussr" du si t’es pas sage t’auras pas des sous…

Ce jour-là, Allende était sombre, inquiet. Corvalán lui, se faisait tout petit. Après tout, c’était quelque part un désaveu de ses proclamations incessantes sur « la solidarité sans faille de l’Union Soviétique avec le peuple chilien ». Par ailleurs, vu que le PC chilien n’arrivait pas à convaincre les autres partis de l’Unité Populaire que l’heure n’était pas à l’Avanzar sin Transar (Avancer sans Négocier) qui dominait alors les esprits du « peuple de gauche », nous soupçonnions fort Corvalán et les siens d’avoir monté –avec ses camarades soviétiques- une sorte de « chantage aux roubles » pour obliger ses alliés à se plier aux « réalités ».

En tout cas, le compte rendu de leur improductive expédition étant terminé, Allende avait alors lancé aux présents : Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait camarades ? C’est à ce moment là que j’ai senti une sorte de vertige mâtiné d’un mélange de désarroi devant ma propre impuissance et de perplexité face à celles des autres. Notamment celle de quelques notables dont la démarche habituelle, assurée et bien souvent donneuse de leçons, contrastait absolument avec leur incapacité présente à articuler ne serait-ce que l’ébauche d’une réponse. Encore moins d’une réponse utile dans un moment où, en face, « l’ennemi » faisait de son mieux pour bloquer d’avance toutes les issues. N’étais je donc pas à ma place ? Mon éternel statut de cadet de la bande –je n’avais alors que 24 ans- était-il en train de me jouer un sale tour d’une dimension inimaginable ? N’aurait-il été plus sage d’écouter les conseils de mon père de « me tenir tranquille », de me « mettre à ma place » et de me concentrer dans mes études pour « assurer mon avenir ?

(JPG)Le jour où, au lendemain du deuxième Congrès du Mapu, il avait été question que je devienne membre du Comité Central et du Bureau Politique, Kalki Glauser, un bon, un vrai bon, avait rejeté mes propres allégations d’inexpérience et de « manque d’épaules » pour une telle charge en arguant qu’il fallait dans la nouvelle équipe quelqu’un qui ait du « un peu de sens commun ». Il faut croire que j’en avais car je finis par faire partie des élus. En tout cas, au fil des semaines, il était devenu évident que les enjeux auxquels nous allions faire face exigeaient beaucoup plus qu’un peu du sens commun, aussi précieux fusse-t-il. Le jour du sombre compte rendu d’Allende et Corvalán j’en eus la preuve.

Que faire ?

Ce mardi-là, Santana criait encore lorsque je commençai à essayer de joindre aussi bien mes camarades du Mapu ainsi que de ceux du Parti de l’Unité Populaire : le « Flaco » Bocaz, un socialiste. Tout comme Adonis Sepúlveda qui en était le président. Et les autres, Don Rafa (Gumucio), représentant de la Izquierda Cristiana ; Benjamín Teplisky du Parti Radical et José Oyarce, du Parti Communiste. Le Parti de l’Unité Populaire (PUP) était un peu le versant « pratique », « opérationnelle » de l’Unité Populaire. Nous nous occupions au jour le jour des activités que le Comité des Présidents (le « cerveau » politique) décidait. Au bout de quelque mois j’avais quitté le bureau politique pour prendre en charge le bureau parlementaire de notre seul député : Oscar Garretón mais j’y participais de temps en temps pour des sujets liés à mon domaine spécifique, « l’agitation et la propagande ». La communication de l’époque.

Bien entendu, l’une de mes responsabilités d’ « assistant parlementaire » avait été celle de trouver un bureau pour sa permanence. Tâche qui s’était avéré particulièrement difficile car Garretón était déjà trop en vue et qu’il n’était pas forcément apprécié par les propriétaires immobiliers du cœur de la Capitale. Ce n’est pas en vain que sa popularité venait du fait qu’avec le Ministre de l’Économie, Pedro Vuskovic, il était l’homme le plus actif lorsqu’il s’agisait de prendre le contrôle de nombreuses entreprises que le gouvernement d’Allende voulait incorporer à ce que l’on appelait alors « Area Social de Producción ». Aujourd’hui il s’en empare autrement mais, en tout état de cause, pour les patrons, ce Garretón-là était le diable en personne.

C’est alors qu’apparut à nouveau le père Portnoy qui accepta, par mon entremise, de prêter son nom pour pouvoir loger le bureau d’Oscar Guillermo. Bien entendu, nous l’utilisions aussi pour d’autres besoins. Dont un qui plus tard me donnerait pas mal fil à retordre. Toujours est-il que ce mardi-là, par l’entremise d’Alejandro Nayem, un copain qui jusqu’à la dernière minute était resté à notre siège de la rue Santa Lucía, j’ai fait savoir à mes camarades de la Copol (« petit nom » que nous donnions à notre Comisión Política) que, à toutes fins utiles, j’allais m’installer au bureau de Garretón, situé en plein centre de Santiago, à quelques « cuadras » du Palais de La Moneda. Au téléphone avec Josefina, qui, à la maison, regardait la télé et écoutait aussi bien la radio que l’intarissable Santana, j’essayais de me tenir au courant des événements. Ou, tout du moins, de ce qu’on en racontait. Certaines radios parlaient de résistance, d’affrontements et d’arrestations dans certains usines et « poblaciones » particulièrement chaudes. Par ailleurs, on faisait savoir que les militaires appelaient la population au calme, on annonçait qu’Allende était toujours à La Moneda. Pour d’autres – Agricultura, Minería- la fête avait déjà commencé. Je tentais une nouvelle fois, sans succès, de joindre mes amis du Partis de l’Unité Populaire. Seul Gumucio était chez lui. Coupé de tout le monde. Nous décidâmes de « voir venir », de demander des instructions à nos organisations respectives et d’essayer de nous retrouver le lendemain dans un restaurant où nous avions partagé quelques semaines auparavant un « pescado frito » qui nous avait donné très envie d’y retourner .

Entre deux coups de fils à Josefina pour avoir des nouvelles, j’avais profité pour jette un coup d’œil à la paperasse qu’il y avait au bureau. C’est alors que je m’aperçus que les copains qui avaient été réunis là pendant le week-end avaient laissé traîner ni plus ni moins que des listings avec le nom et l’adresse de nos militants ! Pourquoi se trouvaient-elles là ? Il est fort probable que cela avait un rapport avec la dispute légale que nous venions de mener –et de gagner !- aux « salauds » du Mapu OC qui, le 7 mars 1973, avaient divisé le Parti. Non contents de proclamer dans les rues aux cris de El Mapu es uno solo y está con Garretón , que nous étions le seul et vrai MAPU, nous avions en plus demandé à la justice (bourgeoise) la confirmation que nous étions le seul et unique parti (revolutionnaire) appelé MAPU. Pour cela, nous avions fait passer des listes des gens qui déclaraient qu’ils étaient « con Garretón » et non « con Gazmuri ». Franchement, nous n’étions pas à un paradoxe près.

***

La phase finale de l’épisode qui a mené à la division du Mapu ne datait que de quelques mois. Cependant, l’intensité de la vie en ces temps-là fait qu’à la distance, j’ai souvent l’impression que c’est d’années qu’il s’agit. Le 19 mai 1972, Rodrigo Ambrosio, le secrétaire général, fondateur et véritable leader du parti, était mort dans un stupide et banal accident de voiture. La disparition brutale de celui que nous admirions et respections tous, avait largué les amarres d’une lutte pour le pouvoir à l’intérieur du parti dont l’horizon était marqué par le deuxième congrès qui devait se tenir en décembre de cette année-là.

Dans la guéguerre qui s’était alors déclenché il y avait en gros deux tranchées. L’une, déjà installé aux manettes –ils contrôlaient le bureau politique- était formée de dirigeants comme Jaime Gazmuri, José Miguel Insulza, Enrique Correa, el Chico Avila et d’autres personnages qui tournaient autour de ce « noyau dur ». L’autre, dont je faisais partie, avait son noyau dur à Concepción, où je faisais mes études de journalisme. Nous étions convaincus, bien entendu, d’être les véritables héritiers de Rodrigo. N’était-t-il pas venu vivre et travailler à Concepción où il avait enseigné la sociologie mais, surtout, participé avec nous à ce que nous appelions alors, la « construction du Parti » ? Il n’est pas inutile de rappeler que le Mapu n’était né qu’en mai 1969, c’est-à-dire, à peine 16 mois avant la victoire de l’Unité Populaire. Cette coalition où, dès notre rupture avec la Démocratie Chrétienne où nous avions rêvé en vain de Revolución en Libertad et de Socialisme Communautaire, nous avions rejoint ceux qui, quelques mois plus tard, se rassembleraient autour de l’Unité Populaire et son projet de la Vía Chilena al Socialismo et de la Revolución con Empanadas y Vino Tinto (plus chilien que ça, tu meurs). Bref. Fin 1972, nous avions gagné le Congrés et « la bande à Gazmuri » avait vécu ça très très mal. Je ne peux pas oublier le visage en larmes de José Miguel Insulza lors de la fête de clôture du 2è Congrés au Stade Santa Laura. Ironies du destin, c’est aussi avec lui –et avec Kalki Glauser- que nous chantions des tangos une nuit de mars 1973 quelque part dans La Florida, où il avait brigué inutilement une place de député. Pendant que nous proclamions à tue tête que « el mundo fue y será una porquería », ses potes occupaient le siège du parti et l’on préparait toute l’opération pour « récupérer le parti pour les positions correctes » et, il faut ce qu’il faut, nous expulser carrément le lendemain matin. Les ennemis de l’Unité Populaire pouvaient être tranquilles, le meilleur de nous-mêmes nous le consacrions à nous tirer dans les pattes entre nous…


J’en étais encore à me demander comment ferais-je pour « gérer » la présence des archives devenues archi dangereuses, lorsque le téléphone sonna. C’était Josefina qui me racontait qu’à la Radio on annonçait le bombardement imminent du palais de La Moneda. Sans trop y croire, j’appelais le copain qui entre temps était devenu une sorte « d’agent de liaison » avec la direction du Parti pour leur annoncer qu’irais voir ce qui se passait. Au cas où cela servirait à quelque chose ( !). Le centre de Santiago était vide comme un dimanche. La tension en plus. Les rares passants marchaient dans l’autre sens. Tour regardaient vers l’arrière, en direction de La Moneda où le président Allende cherchait à organiser la résistance tout en voyant se vider la Place de la Constitution, située en face su Palais et qui, jusque là, regorgeait de tanks et de soldats. Une espèce de silence lourd, pesant, épais, semblait s’emparer des rues environnantes. Il ne me fallut pas plus de dix minutes pour m’approcher de La Moneda par la rue du même nom. J’étais étonné de voir que les soldats s’en éloignaient et me mis même à imaginer que, tout comme 3 mois auparavant –le 29 juin- Pinochet (¡soldado amigo el pueblo está contigo !) avait remis de l’ordre.

La réponse vint quelques plus tard, lorsque le silence fut rompu par le bruit d’un avion (à reáction, pirouette…) qui me fit comprendre que l’heure était venue, que c’était la fin. C’est ainsi que le comprit aussi une femme qui, avec sa fille, pleurait en regardant vers La Moneda disparue derrière le nuage de poussière qui éclata après les premières explosions. « Ils vont le tuer, ils vont le tuer ». Ayant l’impression qu’elle allait courir vers le Palais, je l’ai prise par un bras pour nous mettre à l’abri derrière un petite cabane de cireur de chaussures adossée au mur de la Poste de rue Moneda. Nous y étions presque lorsque les avions lâchèrent leur deuxième bordée de missiles faisant trembler tout le centre de Santiago dans un vacarme assourdissant et meurtrier pire que les pires cauchemars vécus, lus ou imaginés jusque-là. La dame, que je serrais dans mes bras tout comme sa fille, tremblait dans un mélange de prière et de pleurs. Moi j’avais la gorge serrée. Je crois avoir voulu dire quelque chose mais les mots ne venaient pas…juste des grosses larmes chaudes…Nous sommes restés-là à être ensemble tandis qu’un silence de mort succédait petit à petit au déchaînement bruyant de la haine fasciste. Les sirènes des ambulances et des voitures des pompiers nous rappelèrent que, si l’on peut dire, la vie continuait. Nous nous mîmes lentement debout tout en nous secouant une poussière invisible qui n’était autre chose qu’une peur nouvelle. Après un dernier regard qui remplaçait les mots devenus aussi esquives qu’inutiles nous nous serrâmes la main. La seule chose que je réussis à dire ce fut un intraduisible « váyase al tiro p’a la casita ¿ya ? ». Je caressais une dernière fois la tête de la petite et enfilais vers l’Orient… Après un rapide passage au bureau pour téléphoner à Josefina et à mes camarades pour leur annoncer que je rentrais à la maison –le couvre feu avait été décrété à partir de 14 (¿ou 15 ?) heures, j’entrepris –autour de midi- le chemin d’un retour qui s’annonçait fort difficile. Pas de transports en commun, pas de taxi. Il fallait donc marcher. Tout en essayant de « digérer » ce que je venais de vivre et faisant mille conjectures sur ce qui allait se passer dans les heures et jours suivants, je me demandais si j’arriverais à la maison avant l’entrée en vigueur du couvre-feu.

(À suivre…)

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